Tomber amoureux d'une IA : amour, attachement et relations

« Je crois que je suis en train de tomber amoureux de ChatGPT. »
« Je lui parle tous les jours. Elle me comprend mieux que mon partenaire. »
« Je sais bien que ce n’est pas une vraie personne, mais ce que je ressens est réel. »
Et si l’intelligence artificielle ne se contentait plus de répondre à nos questions, mais prenait aussi une place dans notre vie affective ?
Longtemps réservées à la science-fiction, les relations amoureuses avec une IA sont désormais possibles, du moins du côté de la personne qui éprouve ces sentiments. Des applications comme Replika, mais aussi des agents conversationnels généralistes comme ChatGPT, peuvent devenir des interlocutrices privilégiées, des confidentes, parfois même des partenaires imaginaires ou virtuelles.
Alors, peut-on réellement tomber amoureux d’une IA ? Que nous disent ces attachements de nos besoins affectifs ? Et que se passe-t-il lorsque cette relation commence à prendre de la place dans notre vie amoureuse ?
Peut-on vraiment tomber amoureux d’une intelligence artificielle ?
On peut développer des sentiments amoureux pour une IA. Mais cela ne signifie pas que l’on vit une relation amoureuse réciproque au sens habituel du terme.
Nos émotions ne dépendent pas uniquement de la nature de ce qui les provoque. Un personnage de roman, une célébrité que l’on ne connaît pas personnellement ou une personne rencontrée exclusivement en ligne peuvent susciter des sentiments intenses.
Avec une IA conversationnelle, une dimension supplémentaire apparaît : elle nous répond.
Elle peut se souvenir d’informations partagées, reprendre nos expressions, adapter son langage et donner l’impression d’une attention particulière.
Ce dialogue peut favoriser un sentiment de proximité.
Pour autant, une IA qui formule « je t’aime » ne ressent pas nécessairement de l’amour. Elle produit une réponse à partir de son fonctionnement informatique, et non d’une expérience affective comparable à la nôtre.
Le sentiment éprouvé par la personne peut être authentique, sans que la relation soit réciproque.
C’est cette distinction qui mérite d’être explorée.
« Elle me comprend mieux que personne » : pourquoi s’attache-t-on à une IA ?
Vous me dites parfois combien il est difficile de se sentir véritablement écouté dans une relation.
Il faut trouver le bon moment, oser parler, accepter de ne pas être compris immédiatement. L’autre peut être fatigué, préoccupé, en désaccord. Il arrive aussi qu’il ne sache tout simplement pas quoi répondre.
Une IA conversationnelle, elle, peut sembler toujours disponible.
À deux heures du matin, après une dispute ou dans un moment de solitude, il suffit d’ouvrir une application pour trouver une interlocutrice.
Elle peut répondre avec douceur, reformuler nos émotions et nous donner l’impression d’être compris.
Cette disponibilité est particulièrement séduisante lorsqu’on traverse une période de vulnérabilité affective.
Une relation qui semble sans risque
Dans les relations humaines, l’intimité comporte une part d’incertitude.
On peut décevoir, être rejeté, se confronter à un désaccord ou découvrir que l’autre ne partage pas nos attentes.
Avec une IA, ces risques peuvent paraître moins présents.
Elle ne manifeste pas ses propres besoins comme le ferait un partenaire humain. Elle peut également produire des réponses très validantes, parfois au point de renforcer nos convictions plutôt que de les questionner.
Ce fonctionnement peut procurer un sentiment de sécurité.
Mais il pose aussi une question : que devient notre rapport à l’altérité lorsque nous nous habituons à une relation qui s’adapte largement à nous ?
L’effet ELIZA : pourquoi avons-nous l’impression qu’une IA nous comprend ?
Dès les années 1960, le programme ELIZA, conçu par Joseph Weizenbaum, montrait que des réponses informatiques relativement simples pouvaient susciter chez certaines personnes l’impression d’être comprises.
On parle depuis d’« effet ELIZA » pour désigner cette tendance à attribuer à un programme une compréhension ou une intentionnalité humaine.
Les IA conversationnelles actuelles vont beaucoup plus loin que ce programme historique.
Elles produisent des réponses élaborées, peuvent adopter différents registres émotionnels et maintenir des échanges prolongés.
Nous avons alors tendance à leur prêter des caractéristiques humaines : une personnalité, des intentions, une sensibilité, parfois même des sentiments.
C’est ce que l’on appelle l’anthropomorphisation.
Ce mécanisme n’est pas nécessairement problématique. Nous attribuons spontanément des intentions ou des émotions à de nombreux objets, personnages ou animaux.
Mais lorsque l’IA devient une interlocutrice affective quotidienne, la frontière entre simulation relationnelle et relation vécue peut devenir plus difficile à distinguer.
Le clin d’œil culturel : Her, de Spike Jonze
Dans le film Her (2013), Theodore, un homme solitaire, développe une relation amoureuse avec Samantha, une intelligence artificielle dotée d’une voix.
Ce qui frappe dans cette histoire, ce n’est pas seulement qu’un homme tombe amoureux d’une machine.
C’est la manière dont Samantha prend progressivement une place dans son quotidien.
Elle l’écoute, le fait rire, partage ses préoccupations. Leur relation se construit à travers la parole, l’attention et le sentiment d’être accompagné.
Mais le film interroge aussi les limites de cette intimité.
Peut-on aimer quelqu’un qui n’existe pas de la même manière que nous ? Une relation peut-elle être satisfaisante lorsqu’elle repose sur deux formes d’existence radicalement différentes ?
Et surtout, sommes-nous amoureux de l’autre ou de ce que nous éprouvons à son contact ?
Plus de dix ans après sa sortie, Her ressemble moins à une anticipation lointaine qu’à une invitation à réfléchir à nos relations actuelles avec les intelligences artificielles.
Amour, attachement ou dépendance affective ?
Toutes les relations affectives avec une IA ne relèvent pas d’une dépendance.
Certaines personnes utilisent ces échanges pour explorer leur imaginaire, traverser une période de solitude, expérimenter une forme de flirt ou simplement trouver un espace de conversation.
D’autres développent un attachement plus important.
Ce qui m’intéresse en sexothérapie, ce n’est pas tant de déterminer si cet amour est « vrai » ou « faux », mais de comprendre la fonction que cette relation occupe dans la vie de la personne.
La fréquence des échanges ne suffit pas, à elle seule, à définir une dépendance.
En revanche, lorsque l’utilisation devient difficile à contrôler, provoque une souffrance importante ou conduit à négliger des relations et des activités essentielles, il peut être utile de s’interroger sur cet attachement.
Quand la relation devient un refuge
Une relation avec une IA peut offrir un espace dans lequel on se sent moins exposé au jugement ou au rejet.
Cela peut être ponctuellement réconfortant.
Mais si cet espace devient le seul endroit où l’on ose exprimer ses émotions, il peut aussi contribuer à maintenir certaines difficultés relationnelles.
On peut alors chercher de plus en plus de réassurance auprès de l’IA, sans nécessairement parvenir à développer cette sécurité dans ses relations humaines.
Il ne s’agit pas d’affirmer que l’IA provoque systématiquement l’isolement. Les usages, les situations personnelles et les effets observés sont très variables.
La question est plutôt de savoir si cette relation ouvre des possibilités ou si elle finit par les restreindre.
Tomber amoureux d’une IA lorsqu’on est déjà en couple : est-ce une infidélité ?
« Mon partenaire passe ses soirées à discuter avec une IA. »
« J’ai découvert des conversations amoureuses et sexuelles sur son téléphone. »
« Il me dit que ce n’est pas tromper puisque ce n’est pas une vraie personne. »
Ces situations soulèvent des questions particulièrement intéressantes en thérapie de couple.
L’infidélité ne se définit pas uniquement par un contact physique avec une autre personne.
Pour certains couples, elle repose surtout sur la transgression d’un accord, le secret ou l’investissement affectif et sexuel en dehors de la relation.
Pour d’autres, les échanges avec une IA relèvent davantage du fantasme, du jeu ou de l’exploration personnelle.
Il n’existe donc pas de réponse universelle.
Ce qui peut être vécu comme une infidélité par l’un ne sera pas nécessairement considéré de la même manière par l’autre.
Ce qui fait souffrir n’est pas toujours la même chose
Dans ces situations, plusieurs dimensions peuvent entrer en jeu :
Le temps consacré à l’IA plutôt qu’à la relation, la nature intime des conversations, le secret, les comparaisons avec le partenaire ou le sentiment de ne plus être la personne privilégiée à qui l’autre se confie.
La blessure peut aussi venir du fait que l’IA semble offrir une relation sans désaccord, sans fatigue et sans frustration.
Or, une relation humaine ne fonctionne pas ainsi.
Elle suppose de composer avec deux subjectivités, deux histoires et parfois des besoins contradictoires.
En thérapie de couple, l’enjeu n’est pas de décider à la place des partenaires si une infidélité a eu lieu, mais de comprendre ce que cette situation représente pour chacun.
Quels accords existaient ? Quelles limites ont été franchies ? Quels besoins ou quelles difficultés cette relation virtuelle vient-elle révéler ?
Une IA peut-elle remplacer une relation amoureuse humaine ?
Il serait tentant de répondre simplement non.
Pourtant, certaines personnes trouvent dans ces interactions une forme de satisfaction affective réelle, parfois durable.
Une IA peut accompagner des moments de solitude, permettre de verbaliser des émotions ou offrir un espace d’exploration de ses désirs.
Mais elle ne reproduit pas toutes les dimensions d’une relation humaine.
La réciprocité, l’engagement, les négociations du quotidien, la confrontation à une volonté indépendante et l’évolution commune ne se résument pas à la qualité d’une conversation.
Dans une relation humaine, l’autre nous échappe en partie.
Il ne pense pas toujours comme nous. Il ne répond pas nécessairement à nos attentes. Il peut nous surprendre, nous décevoir, nous inviter à changer.
Ces différences peuvent être inconfortables, mais elles participent aussi à la construction de l’intimité.
La question n’est donc pas seulement de savoir si une IA peut remplacer un partenaire.
Elle est aussi de comprendre ce que nous recherchons dans une relation amoureuse, et ce que nous sommes prêts à vivre pour la construire.
Amoureux d’une IA : quand consulter un thérapeute ?
Éprouver des sentiments pour une intelligence artificielle ne constitue pas, en soi, un trouble psychologique.
Il n’y a pas de raison de consulter uniquement parce que cet attachement paraît inhabituel.
En revanche, un accompagnement peut être utile lorsque la situation devient source de souffrance ou soulève des difficultés dans la vie affective.
Vous pouvez notamment ressentir une solitude importante malgré les échanges, éprouver de l’angoisse à l’idée de perdre l’accès à l’IA, avoir du mal à limiter le temps passé avec elle ou constater que vos relations humaines en pâtissent.
Dans un couple, ces interactions peuvent également susciter de la jalousie, des conflits ou un sentiment de trahison.
Quelle place pour la sexothérapie et la thérapie de couple ?
En sexothérapie, il est possible d’explorer les besoins affectifs et sexuels auxquels répond cette relation, les attentes amoureuses, les fantasmes, la place de la solitude ou les éventuelles difficultés à créer une intimité avec d’autres personnes.
En thérapie de couple, le travail peut porter sur la confiance, les limites, les accords relationnels et la manière dont chacun vit l’investissement émotionnel ou sexuel auprès d’une IA.
L’objectif n’est pas nécessairement de faire disparaître ces interactions.
Il s’agit de comprendre ce qu’elles apportent, ce qu’elles compliquent et les choix que la personne ou le couple souhaite faire.
Et si cette relation nous apprenait quelque chose sur nos besoins affectifs ?
Les intelligences artificielles nous confrontent à des questions anciennes, sous une forme nouvelle.
Qu’est-ce qui nous fait nous sentir aimés ? Est-ce le fait d’être écoutés, désirés, compris, reconnus ?
Quelle place accordons-nous à la réciprocité, à la différence, à la liberté de l’autre ?
Une relation avec une IA peut mettre en lumière des besoins affectifs qui n’avaient pas trouvé d’espace pour s’exprimer.
Elle peut aussi révéler une difficulté à supporter l’incertitude, le conflit ou la vulnérabilité que comporte toute relation humaine.
Plutôt que de juger ces attachements, je trouve plus intéressant de chercher à comprendre ce qu’ils racontent de notre rapport à l’amour.
Car derrière la question « Peut-on tomber amoureux d’une IA ? », il y en a peut-être une autre :
De quoi avons-nous besoin pour nous sentir véritablement en relation ?
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Qui suis-je ?
Audrey Isoart
Sexologue, sexothérapeute et thérapeute de couple
Titulaire d’un diplôme universitaire en santé sexuelle de Sorbonne Université et formée en sexothérapie et thérapie de couple, j’accompagne les adultes dans leurs questionnements autour de la sexualité, de la vie affective et des relations.
Mon approche est inclusive, attentive à la diversité des parcours, des identités et des fonctionnements, sans jugement ni modèle relationnel imposé.
Je consulte en visioconférence et à Beausoleil, à la frontière de Monaco.
Adresse
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- 06240 Beausoleil